C’est un petit porte-containers panaméen nommé Périntis, qui descend le rail des Casquets en provenance d’Anvers et à destination de Jakarta. Dans la matinée du 13 mars 1989, une partie de sa cargaison mal arrimée fait chavirer le navire au large d’Aurigny. Les 11 hommes de son équipage sont hélitreuillés à bord de deux hélicoptères de la Royal Navy qui les déposent dans le sud de l’Angleterre. Voilà une histoire qui finit bien.
Sauf qu’elle est loin d’être finie. Car le lendemain, on apprend que plusieurs containers transportés par le Périntis remontent le rail à la dérive, poussés par le vent et les courants. Le Préfet Maritime de Cherbourg (puisque les containers se trouvent en zone française) envoie alors plusieurs navires de la Marine ainsi que l’Abeille-Languedoc à la recherche de ces épaves, dangereuses pour la navigation. Rapidement, 4 containers sont récupérés par la Marine, un cinquième par un chalutier de Guernesey… mais un 6e container pris en remorque par l’Abeille-Languedoc, casse sa remorque… et coule.
Coût des opérations
10 millions de francs (au moins) : le coût des recherches engagées par l’État pour tenter de retrouver le container. L’addition sera envoyée à l’armateur du Périntis et à Rhône-Poulenc.
Lindane, perméthrine et cyperméthrine
En observant le manifeste du bateau sur lequel est indiqué la nature de la cargaison, on se rend compte alors que ce container est rempli de 5 tonnes de lindane, un pesticide utilisé en agriculture. Même s’il est enfermé dans des sacs de polyuréthane étanches et difficilement soluble dans l’eau froide, son fabriquant Rhône-Poulenc reconnaît qu’un milligramme de lindane suffit à tuer un poisson. Il faut donc remettre la main sur le container rapidement.
Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Car on ne sait pas où exactement le container a coulé, d’autant plus qu’il a forcément dérivé avec le vent, les courants et les renverses de marées. Grosso modo, la zone de recherches s’étend du passage de la Déroute (entre la côte ouest du Cotentin et les îles anglo-normandes) au rail des Casquets en allant jusqu’au nord de Cherbourg : soit 6 000 km²…
Alors trois chasseurs de mines (Orion, Pégase et Clio) de la Marine ratissent la zone, secondés par un bâtiment hydrographique, tandis que les Anglais s’étonnent du fait que l’Abeille ait pu perdre le container en mer, et accusent les Français de négligence. Pour calmer le jeu, Brice Lalonde, secrétaire d’État à l’environnement, vient faire un tour en hélicoptère au-dessus de l’eau (Jacques Mellick, ministre de la Mer, viendra aussi à Cherbourg) … tandis qu’en coulisses, on découvre que dans l’épave du Périntis, il y a d’autres produits phytosanitaires beaucoup plus dangereux que le lindane : une tonne de perméthrine et 600 kilos de cyperméthrine… A Cherbourg et dans les autres ports du Cotentin, mais aussi sur les îles anglo-normandes, la communauté des pêcheurs commence à s’alarmer, et pose elle aussi des questions : pourquoi ne met-on pas en œuvre plus de moyens pour récupérer ces satanés produits ?

Faux espoir
Un espoir quand la Clio reçoit un écho sonar d’un objet posé au fond de l’eau, dont les dimensions correspondraient au fameux container de lindane. Mais le mauvais temps s’en mêle, retardant la mise à l’eau d’un PAP (Poisson Auto-Propulsé) qui permettrait d’aller y voir de plus près. Après 24 heures d’attente, le PAP peut enfin plonger. Mais sa caméra est formelle : l’objet identifié par le sonar de la Clio, n’est qu’un vulgaire bloc de béton ayant les mêmes dimensions que le container !
D’autres chasseurs de mines (Calliope, Circé, Cybèle, Cérès) arrivent en renfort, avec un second remorqueur Abeille et la Licorne, un sous-marin de recherche capable de faire des observations précises à plus de 100 mètres de profondeur. En vain.
Mi-avril, les recherches n’ayant toujours rien donné, et les analyses d’eau de mer et de poissons pêchés dans la zone où est présumé se trouver le fameux container, n’ayant pas révélé de pollution, la Marine termine sa campagne de recherches. Le 6e container est toujours au fond de la Manche. Quant aux produits phytosanitaires contenus dans l’épave du Périntis, les Anglais les récupèrent. Ce sera toujours ça de moins à traîner au fond de la mer…
Une matelote pour l’amiral
Venu à la rencontre des pêcheurs cherbourgeois pour leur expliquer les recherches menées par la Marine, le vice-amiral Fourquet, Préfet maritime, se heurte à un mur : les pêcheurs considèrent qu’ils ont été mal informés, tardivement, qu’on les empêche de travailler, et que si on les avait laissés faire, le container de lindane serait amarré depuis longtemps en sécurité à Cherbourg.
Les tensions retombées et la diplomatie aidant, l’amiral et les pêcheurs se retrouvent un peu plus tard à la cantine de la criée locale pour déguster une matelote, histoire de prouver que le poisson pêché en Manche et débarqué à Cherbourg, est toujours de qualité…

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