C’est « tout sourire » qu’elle se présente à nous, Aurélie Martinière, la toute nouvelle Directrice du Centre de ressources, d’expertise et de performance sportive de Montpellier / Font-Romeu, que nous désignerons au long de cet article par son acronyme, le CREPS.
Derrière ces cinq lettres, un des lieux de l’excellence sportive française, puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, d’un des dix-sept établissements publics locaux de formation spécialisé dans les domaines du sport, de la jeunesse et de l’éducation populaire. Des champions y éclosent, s’y entrainent et évoluent au sein d’une communauté sportive plus large, « en recherche d’autre chose que des titres et des médailles, à savoir ce lien social et humain, ces belles valeurs et ce bien-être que contribue à apporter la pratique sportive, amateur comme professionnelle », n’aura pas manqué de le souligner Aurélie Martinière lors de la visite très médiatique de Tony Estanguet, à Montpellier, le 19 décembre dernier, mais aussi au cours de notre déjeuner. Objectif de notre rencontre à la nouvelle table du Domaine de Massane : revenir sur ce formidable outil qu’est le CREPS Montpellier / Font-Romeu, mais aussi vous dresser le portrait de sa nouvelle directrice et l’interroger sur ses ambitions.
Interview
Aurélie Martinière, vous êtes la toute nouvelle Directrice du CREPS Montpellier / Font-Romeu. Pourtant, votre visage n’est pas totalement étranger pour certains d’entre nous, en particulier pour nos amis du Gard.
Vous faites allusion à mon parcours professionnel. Mon précédent poste était en effet à Nîmes où j’étais encore, il y a quelques mois, directrice de la maison d’arrêt. Un poste que j’ai occupé pendant six ans et qui vous expose médiatiquement, d’où votre remarque, je suppose… La notoriété, ce n’est toutefois pas ce que je recherche. Je suis guidée par mes idéaux, par mes projets, par l’envie d’avancer, d’apporter des solutions là où il y a des problèmes. Le renouveau, aussi, d’où ce changement de cap que certains qualifient de « challenge » mais qui, finalement quand on me connaît un peu, s’inscrit dans une forme de continuité…
« Je suis guidée par mes idéaux, par mes projets, par l’envie d’avancer, d’apporter des solutions là où il y a des problèmes »
Je veux bien l’entendre, mais il va dans ce cas falloir me l’expliquer ! Où est la continuité entre la direction d’une maison d’arrêt et celle d’un CREPS ? On se trouve ici dans des « maisons » diamétralement opposées, non ?
Sourire. Oui… et non. Si vous le voulez bien, revenons un instant sur mon parcours professionnel, car c’est essentiel pour comprendre ce que j’ai défendu, lors de mon entretien d’embauche, l’été dernier, au Ministère des sports, de la Jeunesse et de la Vie Associative.
Allez-y.
Les éléments clés qui composent la fiche de poste d’un directeur d’établissement sont les compétences managériales, l’expérience dans la conduite de projet et la bonne compréhension des enjeux, ces qualités concourant toutes au succès des travaux à entreprendre. On est d’accord ?
Oui…
Une « prison », pour parler simplement, c’est une structure avec des équipes à encadrer, une population à prendre en charge, un bâtiment à administrer et un projet à défendre car, comme vous le savez déjà probablement, elle est finie depuis longtemps l’époque où on enfermait les gens entre quatre murs, le temps qu’ils purgent leur peine. On réfléchit depuis plusieurs années déjà à leur réinsertion, à leur avenir.
Poursuivez…
En partant de ce principe, et en arrêtant là la comparaison, quelle différence avec le CREPS ? En poste depuis trois mois, mon quotidien est rythmé par les mêmes impératifs : gérer le passif, l’existant et le quotidien, préparer demain… Et comme dans mon précédent poste, échanger avec les acteurs économiques, politiques et culturels locaux pour continuer d’avancer en phase avec un écosystème.
CQFD.
Je continue, en axant cette fois ma réponse sur le volet social ou, comme je préfère le dire, le volet humain. « Humain », c’est un mot important dans mon vocabulaire car c’est lui qui m’a orientée dans mon choix de carrière, voilà maintenant quelques années. Je m’explique : jeune diplômée en droit et en science politiques, j’avais choisi de concourir simultanément à deux concours, l’un préparant au poste de commissaire de police, l’autre à celui de directeur de centre pénitentiaire. Acceptée dans les deux formations à l’issue du processus de sélection, il m’a fallu faire un choix. Inutile de vous dire que certains me voyaient déjà dans les forces de l’ordre… Sourire. Pourtant, c’est la deuxième option que je finirai par choisir, animée par le terrain, un projet, celui de la réinsertion, mais aussi de l’amélioration des conditions de détention dans ce pays, la France qui, je le rappelle, est celui de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen…
« Je crois aux deuxièmes chances. À chacun, bien sûr, de se battre pour les mériter »
Nous sommes alors en 2008.
Et ma première affectation (elle est originaire de Marseille, NDLR.) a lieu à Avignon, dès 2009. D’abord en tant que directrice adjointe à la maison d’arrêt (jusque 2011), ensuite en tant qu’adjointe sur le centre de détention. La différence se situe dans la durée des peines, les maisons d’arrêt recevant les prévenus en détention provisoire ainsi que les condamnés à une peine n’excédant pas deux ans ; les centres de détention accueillant, eux, les détenus condamnés à une peine supérieure à deux ans. C’est dans ce cadre de là que je porterai, avec les équipes en place, mes premiers projets en lien avec le travail, le soin, la culture, la formation en milieu carcéral. On change alors de discours : sans occulter le passé qui aura conduit à l’incarcération, et sans nier les conditions difficiles du quotidien, on se remet à parler du futur, d’un projet. Il s’en passe des choses derrière les murs d’une prison. Et certaines contribuent à écrire de belles histoires. Je crois aux deuxièmes chances. A chacun, bien sûr, de se battre pour les saisir.
Les années qui suivront m’emmèneront à Marseille, au sein de la Direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP), où je m’impliquerai alors dans le suivi des personnes détenues en « milieu ouvert », c’est-à-dire le suivi assuré dans le cadre des « aménagements de peines », ou d’alternatives à l’incarcération, par les services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) à l’extérieur des établissements pénitentiaires.
Comment ça fonctionne, concrètement ?
Les SPIP sont principalement saisis par l’autorité judiciaire de la prise en charge des personnes condamnées. Dans ce cadre, un accompagnement individualisé et adapté au risque de récidive est mis en œuvre. Il s’agit principalement d’amener la personne à respecter les obligations imposées par le jugement et à trouver, par elle-même, des solutions aux problématiques liées à son parcours délinquant. L’accompagnement prend principalement la forme d’entretiens individuels mais aussi de programmes collectifs où sont travaillés la motivation au changement, le développement des habiletés sociales et l’évolution du comportement. La culture, le sport et l’art peuvent aussi être employés pour favoriser la réinsertion dans la société. La délinquance ayant également des causes sociales, le SPIP travaille en lien avec un réseau de partenaires dans les domaines du soin, de l’hébergement ou de l’insertion professionnelle.
« J’ai supervisé, en 2014, les premiers Jeux pénitentiaires de France. Dix ans avant nos JO ! »
Je vous vois venir….
Eh oui, toujours en arrêtant ici la comparaison entre les publics sportifs et carcéraux, on distingue une mécanique commune : la prise en compte des besoins, la mobilisation des moyens en place, la poursuite d’un projet. J’ai même été référente en santé travaillé en établissement pour mineurs… et supervisé, en lien avec mon référent sport, en 2014, les premiers Jeux pénitentiaires de France, à Saint-Raphaël sur le CREPS de Boulouris, dans le Var.
Le dernier argument est infaillible, vous étiez faite pour le poste. Je suis juste un peu déçu sur un point…
Lequel ?
Je voulais vérifier l’adage selon lequel les directeurs de centres de détention sont « aimables comme des portes de prison ». Et ce sourire ! Non, vraiment, c’est agaçant.
Rires. On m’a déjà fait la remarque pas le passé. Mais il faut sourire. Surtout quand, comme moi, c’est naturel et spontané. Un sourire, c’est contagieux et ça contribue à emmener les gens avec soi, ça rassemble.

C’est naturellement qu’on vous a donc vu sourire, en décembre dernier, lors de la visite de Tony Estanguet.
Pour le coup, j’avais d’excellentes raisons de sourire, vous ne trouvez pas ? Nous recevions quand même un champion olympique, de surcroit le président du Comité d’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Il était avec nous pour découvrir le projet de la Halle de sport connectée qui verra le jour à l’horizon 2027. En clair, le gymnase sera doté d’équipements d’enregistrement et va permettre aux sportifs d’analyser la performance lors des séances d’entrainement avec une analyse en direct par les entraineurs. C’est très innovant.
Comment le CREPS Montpellier / Font-Romeu se distingue-t-il à l’échelle nationale ?
Le site du CREPS de Montpellier a de réels atouts et a développé depuis sa création un parc d’équipements sportifs au service des acteurs du sport de haut niveau, qu’il s’agisse de disciplines olympiques et paralympiques. Doté d’équipements sportifs, de salles spécialisées, d’une restauration et d’un hébergement de plus de cent lits, notre site prétend à l’accueil des meilleurs sportifs de France dans différentes disciplines sportives.
Ainsi, sont présents sur le site le pôle national de préparation olympique d’athlétisme en épreuves combinées, les pôles France de BMX Freestyle, sauvetage secourisme, triathlon, volley-ball masculin, ; les pôles Espoirs de Baseball, Basketball, Gymnastique rythmique, Handball masculin, triathlon, volley-ball masculin, volley-ball féminin…

Mais j’insiste sur un point : un CREPS c’est aussi un centre « ouvert » à tous les niveaux sportifs, pas qu’aux champions. On s’y forme aussi, on s’y initie à la pratique d’un sport… Et ce qui est valable à Montpellier l’est aussi à Font-Romeu. Notre CREPS a en effet la particularité -et cela le distingue aussi à l’échelle de la France – d’être multisites. Font-Romeu, du haut de ses 1850 mètres, est même ce qu’on appelle un CNEA, à savoir un Centre National d’Entraînement en Altitude (CNEA). C’est un centre d’entraînement international doté d’infrastructures sportives de haut niveau, d’une restauration et d’un hébergement de plus de 140 lits, qui fait souvent parler de nous. Autant, d’ailleurs, par sa capacité à s’intégrer dans le paysage local, que pour les grands champions qui s’y entrainent. Sur Font-Romeu, en lien toujours avec la Région, va être aussi bientôt construit le CPHP, c’est-à-dire le centre de préparation à la haute performance avec de nouvelles infrastructures à disposition des sportifs.
En tant que directrice, quelles sont vos ambitions pour ce CREPS Montpellier Font-Romeu ?
Les enjeux sont nombreux. Alors, au-delà de la gestion « du quotidien » et du suivi des projets engagés , je citerai la volonté d’ouvrir encore plus le CREPS sur l’extérieur pour le montrer sous son jour le plus large, le plus inclusif, pour dire qu’on peut venir pour s’y former (une formation VTT ouvrira d’ailleurs d’ici dans les prochains mois au CNEA de Font-Romeu), que c’est un lieu d’accueil de la jeunesse, que c’est un moteur économique pour son territoire avec l’activité qu’il génère, que c’est d’ailleurs aussi un acteur au cœur des villes, capable de rassembler les collectivités locales qui contribuent à notre financement (en premier lieu la Région Occitanie), autour de la table avec des projets communs comme ceux partagés par exemple avec la Métropole de Montpellier sur le cyclisme, le judo ou le tennis de table… Je m’attacherai à renforcer ces liens, à valoriser aussi ceux qui sont déjà tissés avec les collèges, lycées, écoles et universités pour que les deux carrières de nos jeunes sportifs (dans leur jardon « le double projet ») puissent s’écrire plus facilement. En effet, chez nous, on pense autant à la formation qu’à la reconversion…
Les CREPS sont aussi des lieux d’étude pour les scientifiques. Avec des futurs jeux organisés à Brisbane et Los Angeles, qui sont des milieux chauds et/ou humides, l’expertise en stress environnemental que nous possédons, en lien direct avec les laboratoires notamment des UFR STAPS, est essentielle pour conduire nos sportifs vers toujours plus de performance. Le CREPS, en ouvrant ses portes, contribue à tout cela.
Vous parlez de rencontres, mais vous n’évoquez pas le CREPS de Toulouse.
J’ai pourtant des contacts étroits et réguliers avec ma consœur de Toulouse, Mme Muriel Roth. Nous travaillons déjà sur plusieurs projets communs, sur la mise en réseau de certaines ressources rares, le partage d’informations, de bonnes pratiques pour renforcer l’identité des CREPS occitans au service du territoire et dans l’idée de fédérer nos forces … L’engouement des Jeux de Paris est bien là, certaines fédérations peinent même à suivre face aux demandes de licences sportives. Si les acteurs du sport ne mettent pas tout en œuvre pour étoffer notre offre, créer la rencontre entre les sports et leurs publics, d’une certaine façon, on aura échoué.
« Si on ne met pas tout en œuvre pour étoffer notre offre, créer la rencontre entre les sports et leurs publics, d’une certaine façon, on aura échoué »
Vous semblez déterminée.
Déterminée et enthousiaste. Nous avons un sacré potentiel, y compris sous la pédale. Mon attribution de poste me permet d’avoir déjà un cap sur les 5 prochaines années. Alors j’achèverai dans quelques semaines ma phase d’analyse, de diagnostic, puis je présenterai une feuille de route. Elle sera nécessairement sportive et comprendra notamment nos projets d’extension in situ sur le site de Montpellier pour permettre de passer de 100 lits à environ 150 lits. Les places actuelles étant déjà à 50% occupées par nos internes. On cherche donc à s’agrandir, tout en montant en qualité d’accueil car cela joue aussi sur le bien-être de nos sportifs, le climat général.
Pouvez-vous nous donner quelques chiffres pour nous permettre de mesurer le « poids » du CREPS Montpellier Font-Romeu ?
148 personnes à gérer au quotidien, tous profils confondus. Un panel important de vacataires ou prestataires extérieurs qui font vivre le centre, nos stages… Stages qui, d’ailleurs, contribuent en grande partie à notre autonomie financière sur Font-Romeu, tout comme les formations le sont sur Montpellier. Nous proposons plus de 40 formations différentes, certaines suivies aussi par nos sportifs de haut niveau sur le CREPS dont un BP et un diplôme d’État tennis de table. Allez savoir pourquoi, à Montpellier particulièrement, ce sport est en vogue… Sourire. Fin de parenthèse. J’en reviens à nos ressources et apporter aussi cette précision importante : 52% de nos revenus sont des ressources propres, le restant relevant de subventions publiques.
Pour quel budget annuel ?
Cela représente, en tout, un budget annuel global d’un peu moins de 13 millions d’euros pour conduire la destinée de nos deux sites.
C’est une belle enveloppe.
Certes. Pour autant, un CREPS c’est une grosse machine, la gestion doit être responsable, rigoureuse et exemplaire car relevant pour partie de l’agent public. La gestion relève donc elle-même d’un exploit sportif.
» Je ne me considère pas comme une militante, ni même comme une féministe acharnée, parce que ça revient souvent à genrer le débat, ce à quoi je me refuse. Le seul vrai message, fille ou garçon, sportif amateur ou athlète, c’est : si tu en es capable, fais-le ! »
Belle transition en direction de ma dernière question. Qui aurais peut-être dû être la première d’ailleurs… Le sport, vous en faites, personnellement ?
J’en fais et j’en ai toujours fait. Yoga et paddle pour canaliser mon énergie. Tennis et course à pied pour évacuer le trop plein de stress. Tout cela contribue à mon équilibre. Ce mot-là, « équilibre », est aussi très important dans mon vocabulaire car il régit la majeure partie de mes décisions. Je ne suis pas femme à courir mille lièvres à la fois. J’ai une vie de famille à laquelle je tiens, une carrière à mener mais sans sacrifier mes convictions et, je le confesse, toujours cette petite voix qui me murmure à l’oreille : « C’est bien vrai tout ça, le mérites-tu ? En seras-tu seulement capable ». C’était la journée des droits des femmes il y a quelques jours à peine, alors j’ose un message à toutes les femmes : contribuez à la mixité managériale et changez les choses à votre niveau ! Et aussi : cessez de douter, brisez vous-même le plafond de verre. Je ne me considère pas comme une militante, ni même comme une féministe acharnée, parce que ça revient souvent à genrer le débat, ce à quoi je me refuse. Le seul vrai message, fille ou garçon, sportif amateur ou athlète, c’est : « Si tu en es capable, fais-le ! ».
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