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itinéraire d’un homme intègre dans un monde de faux-semblants

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Dans les archives Mitrokhine, les Russes mentionnent le nom de code « Dep » dans l’opération « Festival », montée dans les années 1970 « par l’intermédiaire d’un député de confiance » du Parlement français, afin de créer une session spéciale en faveur de la convocation à l’échelle européenne d’une réunion sur la sécurité en Europe.

Pierre Godefroy, héros de guerre, présidait alors le Groupe d’amitié paneuropéen à l’Assemblée nationale.

La mission de De Gaulle

En tout, il sera pendant quatorze ans la tête de pont de ce cercle de députés chargés de renforcer un lien entre le bloc communiste et les états capitalistes.

Ses relations diplomatiques ont commencé dans les années 60.

Ingrid Godefroy, sa fille, qui deviendra plus tard son assistante

Très tôt, sa bonne connaissance de l’Union soviétique est perçue comme un atout par l’Élysée. Et sa relation de confiance avec le président intéresse forcément les Russes. En 1962, De Gaulle envoie le Manchois à Moscou (Russie), chargé de représenter la France au Conseil mondial pour la Paix.

Une organisation internationale tenue par des communistes. Celle-ci a pour objectif la lutte pour la paix, le désarmement général et la promotion des droits fondamentaux contre toute forme d’impérialisme.

Après l’épisode de la Baie des cochons, De Gaulle demandera à Godefroy d’œuvrer pour la modération.

Murati Lili et János Vaszary

Pendant son périple à l’Est, après son évasion de Rawa-Ruska, Pierre Godefroy avait été caviste, accessoiriste de théâtre à Budapest (Hongrie).

Comme le rapporte la revue Le Viquet dans un remarquable numéro spécial, il fit la connaissance de l’actrice Murati Lili, épouse de l’écrivain János Vaszary.

Après l’invasion soviétique à l’automne 1944, et les purges communistes menées auprès des élites dans les mois suivants, le couple décida de fuir son pays.

Il se réfugia quelques mois dans une petite maison à Lestre, chez Pierre Godefroy. En 1965, elle apparaît dans Le Docteur Jivago, le classique de David Lean avec Omar Sharif, selon l’œuvre de Boris Pasternak. C’est d’abord à travers la littérature que Godefroy nourrit son goût pour la culture russe. Tolstoï, Gogol, Tourgueniev

C’est l’un des sujets de discussion abordés avec « Youri », deuxième secrétaire de l’ambassade de Russie en France. Plus tard, cet homme deviendra ambassadeur de la Russie au Portugal (pendant la révolution des œillets, au milieu des années 70).

Et ce, avant d’être rappelé par le Kremlin, pour entrer dans le cabinet de Léonid Brejnev, pour lequel il jouera un rôle de traducteur.

Une relation amicale va se nouer avec Pierre Godefroy.

« À tous les coups, c’est le KGB »

Un jour, le Manchois raconte avec le sourire à Claude Gatignol l’anecdote soirée très arrosée, entre calva et vodka. Le secrétaire avait disparu quelques heures, ce qui avait eu le don d’inquiéter les services. Sa fille, parfois présente lors de leurs rencontres, assure que son père n’a jamais été dupe de rien à l’époque.

« À tous les coups, c’est le KGB », disait-il à sa fille, convaincu que la CIA était aussi dans les parages. Alors, il prenait des précautions et des pincettes.

À la maison, lorsque des agents du renseignement général étaient là, il avait pris l’habitude de s’exiler avec les officiers dans le jardin pour faire un tour, et ainsi être bien certain que sa famille n’entende pas le contenu.

Ce qui intéressait beaucoup Youri et d’autres dans leurs discussions avec Godefroy, se souvient sa fille, c’était de savoir ce que les Français pensaient de telles ou telles choses. Des échanges sur l’Europe, des souvenirs de guerre… « Juste un exercice de diplomatie, rien de plus, ajoute Ingrid. Rien de décisif n’a jamais été raconté dans ces rencontres. »

Le travail de sape

De très nombreux diplomates russes étaient alors liés aux services secrets. En 2022, au moment du déclenchement du conflit en Ukraine, la DGSI suspectait près d’un tiers des émissaires russes en France d’être des informateurs. Au début des années 60, le conseiller diplomatique de l’Élysée est forcément soupçonné d’espionnage (sans que la culpabilité puisse être établie).

Selon L’Express, ce dernier aurait notamment eu des liens poussés avec le troisième secrétaire général de l’ambassade de l’époque… un important officier du KGB.

Parmi les priorités du renseignement russe : la technologie de pointe, le secret militaire et, surtout, l’infiltration du pouvoir politique. Faire passer des idées, pousser certains courants de pensée en sa faveur, dire des choses sans avoir l’air d’y toucher. Influencer.

Dans ces années-là, les Russes ont capitalisé sur une forme d’antiaméricanisme parmi les élites françaises.

« Vous savez, l’URSS… »

Un jour, en marge d’une assemblée générale de la fédération des mutilés du travail, à Montebourg, Pierre Godefroy s’entretient avec la communiste Ginette Bihel, ancienne candidate aux législatives dans la circonscription. « Il commence à me dire que l’Union soviétique, ce n’est pas ce qu’on dit, se souvient la dame, 94 ans aujourd’hui. Je lui demande pourquoi il écrit le contraire, pourquoi il en dit tant de mal publiquement. Il me répond que c’est juste de la politique, que le temps des campagnes c’est à part. Pour autant, bien sûr, il n’était pas sympathisant. »

Localement, l’homme Pierre Godefroy a toujours imposé le respect auprès de ses « rivaux » politiques. « Nous n’étions pas toujours d’accord mais c’était quelqu’un de bien, ouvert au dialogue », assure Ginette Bihel.

Longtemps, expliquent les spécialistes, le KGB se convaincra de toute l’importance de son travail de sape dans le choix de De Gaulle de quitter l’Otan en 1966. Sur le coup, Pierre Godefroy soutient le président.

Sa participation, en 1975, à un colloque dénonçant « l’impérialisme culturel américain », est également notifiée dans les archives du KGB, selon Le Monde. Ce serait mal le connaître que d’affirmer que quelqu’un l’a fait changer d’avis.

Autant il a manifesté un désaccord avec le « Général » quant à une ouverture du marché commun aux Anglais («Ne vous laissez pas faire par ces gens-là », lui aurait un jour dit De Gaulle), autant Godefroy est fermement opposé à l’atlantisme, raconte sa fille. Cela ne fait pas de lui un sympathisant du bloc de l’Est, loin de là. Ce serait mal le connaître que d’affirmer que quelqu’un l’a fait changer d’avis.

« À Stalingrad… »

En 1967, quand De Gaulle vient lancer le Redoutable à Cherbourg (Manche), tout le monde a remarqué la présence des attachés militaires des ambassades de Russie et de Chine Populaire. Invités, ceux-ci n’ont pas perdu une miette de la cérémonie, pensée comme une démonstration de puissance de la France aux yeux du monde.

Comment, alors, savoir qui surveillait Pierre Godefroy ? Sa fille remonte les pistes. Il y a bien des suspects, mais comment les accuser sans preuve, en replongeant dans un passé à la perception soudain devenue paranoïaque ?

Impossible de remettre en question la sincérité de toutes les relations. Au fil du temps et des éditions du prix Alexis-de-Tocqueville, Pierre Godefroy se lie par exemple d’amitié avec un journaliste russe, salarié de Novosti, l’une des plus importantes agences de presse du pays.

En 1981, un hommage est rendu à Alexandre Zinoviev, philosophe soviétique dissident, devenu plus tard nationaliste russe anti-occident.

Ce jour-là, l’auteur, provocateur, déclame un discours très offensif, comparant les Russes à des « porcs et des cochons » devant un parterre rempli de beau monde. Pierre Godefroy se lève alors et méduse l’assemblée. « Les combattants de Stalingrad n’étaient pas des porcs et des cochons monsieur ! », gueula-t-il en substance, se souvient sa fille.

Les Russes avaient été des alliés pendant la guerre. Il ne l’avait pas oublié. Chez lui, tout partait de là. Alexis de Tocqueville écrivit que les États-Unis et la Russie avaient les desseins de la Providence, pour tenir chacun dans leur main la moitié du monde.

Pierre Godefroy avait la profonde conviction qu’entre les deux, il y avait une place pour l’Europe. Si, et seulement si, celle-ci restait « attachée à ses valeurs ».

À lire, mardi sur notre site internet, le dernier chapitre du roman rouge de Pierre Godefroy : la chapka, le Quai d’Orsay et le passeport oublié.

jnews



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